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Catégorie(s) : Autographes


(CIORAN). REBATET (Lucien). L.A.S. à Louis Barellon.

4 p. in-4 bien pleines. Montmorency, 25 janvier 1954. Cachets de censure de la prison d’Eysses (Lot-et-Garonne). Quelques déchirures sans manque aux plis. Très longue et très intéressante lettre adressée à un ami sans doute connu à la prison de Clairvaux et détenu à la maison centrale d’Eysses. Elle est riche de renseignements sur les activités de Lucien Rebatet quelques mois après sa libération et sur ses fréquentations dans le monde littéraire, notamment Bernard de Fallois (l’ami le plus sûr qui se soit révélé pour moi, parmi les nouveaux venus), Roger Peyrefitte (Mais hein ! tout de même ! son Vichy, à côté du mien), Jean Paulhan (qui demeure impeccable), Marcel Jouhandeau, Marcel Aymé (il devient un peu commerçant de théâtre), Roger Nimier, Jacques Laurent, etc. Il commente ses dernières lectures : Les Fruits du Congo de Vialatte, Le Questionnaire et le Docteur Faustus… Bien sûr il est aussi question de leurs vieux amis (comme P.A.C. [Pierre-Antoine Cousteau] encore en prison) mais elle dresse surtout un PASSIONNANT PORTRAIT D’EMIL CIORAN dont son ami et correspondant est aussi un fervent: … il faut que je te le dise sans plus tarder (…) J ’ai enfin rencontré Cioran, que je cherchais à voir depuis plus d’une année. C’était dans une réunion amie où il y avait pas mal de jolies femmes et de parleurs brillants. Il était six heures et demie. Nous nous sommes aussitôt isolés dans un coin avec de quoi boire, et sandwichs ; nous avons bavardé sans arrêt jusqu’à minuit ; et encore cela aurait-il duré beaucoup plus longtemps, sans mon maudit train de banlieue. Je lui ai fait part, dès le début, de l’enthousiasme qu’avait conçu pour son livre un grand gaillard de stéphanois, ancien artiflot, après bien des aventures. Il ne semblait pas soupçonner l’existence de tels lecteurs, et je peux dire qu’il en a été sidéré et émerveillé. Il a quarante ans. (Je le croyais un peu plus jeune). Il est un peu plus grand que moi — pas de beaucoup — guère plus joli, dans le genre un peu crochu, légèrement diabolique, avec des cheveux brun-roux, tout droits, des yeux plutôt verts. Il est originaire de Transylvanie, et je suppose qu’il doit avoir quelques gouttes de sang hongrois, bien qu’il s’en défende. Avec ça, totalement sympathique. Tous ceux qui le connaissent, d’ailleurs, m’avaient déjà vanté sa gentillesse, son absence complète de pose. Comme tous ceux qui écrivent bien, il parle à la va-vite, mais d’une façon très savoureuse. Il pétille de génie. J ’ai été suffoqué en apprenant qu’il n’a commencé à écrire le français qu’en 1946, c’est-à-dire deux ans avant de faire son Précis ! (…) C’est un pessimiste gai, l’espèce d’homme la plus agréable, tout compte fait. Il demande qu’on le lise comme il écrit, avec une pointe d’humour. Mais tout ce qu’il écrit, il le pense profondément. Il sait tout et il est revenu de tout, sauf d’une admiration purement esthétique, semble-t-il, pour quelques mystiques. C’est peut-être le seul point où je ne me sente plus parfaitement d’accord. Mais pour le reste ! J ’ai eu vraiment la joie de mettre la main sur un type de ma famille, un esprit consanguin, comme dit Proust. (…) Il a la quasi-certitude d’assister aux derniers jours de l’Europe, et je ne suis pas loin de ce sentiment. Il a besoin de grands loisirs. Il pourrait sans peine devenir lecteur chez Gallimard, mais ça l’épouvante : « On amène les manuscrits par camions ! Il faut en lire des mètres cubes ! J ’en crèverais au bout de 8 jours ! ». Il vit comme un étudiant pauvre au Quartier Latin. Il faut l’entendre remettre à leur place minuscule le Camus et le Malraux, sans la moindre morgue, mais simplement parce que c’est la vérité. Malgré son mépris du roman contemporain, il m’a dit du bien des Étendards. Les a-t-il lus ? C’est une autre affaire. On verra ça bientôt. Bref, un type épatant, un de ces esprits profonds mais au pas léger qu’invoquait Nietzsche. Mon vieux Louis, tu avais eu le nez creux en mettant son Précis, que je viens de relire, parmi tes livres de chevet. Nous nous sommes quittés archi copains, et je ne passerai plus dans sa rue sans aller lui dire bonjour… La dernière partie de la lettre, tout aussi intéressante, concerne ses difficultés matérielles et sa passion pour la musique qui est au cœur du sujet de son nouveau manuscrit : Les Épis murs.


2000 €





































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